Point de vue de l'expert
Le capital immatériel : facteur de développement par Marie-Ange Andrieux, Associé et Directeur de la Stratégie chez BDO Marque & Gendrot

Retour       

Le capital immatériel : facteur de développement

par Marie-Ange Andrieux, Associé et Directeur de la Stratégie chez BDO Marque & Gendrot On parle de plus en plus du capital immatériel.

Vous écrivez vous-même depuis plusieurs années sur ce sujet. Finalement, de quoi s'agit-il ?

Les actifs immatériels structurent les racines de la valeur durable de l'entreprise.

Ce sont des facteurs e longévité et d'efficience sur le long terme.

Face à a concurrence des pays émergents, mieux positionnés sur des critères de prix de revient ou de coût de main d'oeuvre, les entreprises européennes feront désormais la différence par l'innovation, la créativité, l'image, la qualité du management de projet, une offre combinant des compétences sur mesure…

Les actifs immatériels deviennent ainsi des facteurs de compétitivité représentant, au delà d'un atout pour des gains de part de marché de l'entreprise, un enjeu macro-économique dans l'économie de l'immatériel et de la connaissance qui est celle du XXIe siècle.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le ministre de l'Economie et des Finances vient de constituer, au printemps 2006, une Commission de l'économie de l'immatériel.

Quels sont les principaux éléments d'une cartographie du capital immatériel ?

Le capital structurel externe, d'abord, exprime la capacité de l'entreprise à créer de la valeur et à la pérenniser dans ses relations avec ses partenaires extérieurs.

Il s'agit notamment du Capital client, du Capital marques, du relationnel avec les actionnaires et les parties prenantes de l'entreprise. Le capital structurel interne exprime, quant à lui, la capacité de l'entreprise à créer et à pérenniser de la valeur au travers de son organisation, de ses process, de son capital innovation, de son capital créativité et de la R&D.

Enfin, le capital humain exprime la capacité de l'entreprise à créer et à pérenniser de la valeur par sa force d'attractivité des compétences et des talents ciblés pour sa stratégie et sa capacité à les fidéliser, la qualité de son savoir managérial, le potentiel de créativité pour développer des produits ou des services répondant à l'attente des clients

Comment est mesuré à l'heure actuel, ce capital immatériel ? Apparaît-il dans les comptes ?

La mesure du capital immatériel pose la question subtile de rendre visible des actifs immatériels qui constituent la " valeur cachée " de l'entreprise. Ils peuvent être valorisés directement ou approchés par des indicateurs quantitatifs ou qualitatifs selon les composantes du capital immatériel concernées, l'ensemble constituant " l'arbre de la valeur " de l'entreprise.

Bien entendu, ces critères extra-financiers, auxquels les investisseurs portent un intérêt croissant, viennent compléter les critères financiers usuels. Quant à savoir s'il apparaît dans les comptes ?

Une partie encore limitée de ces actifs immatériels apparaissent dans le bilan des entreprises, notamment, à l'occasion d'opérations d'acquisition, les normes IFRS 3 et IAS 38 autorisent, sous des conditions strictes, l'inscription comptable de certains d'entre eux de façon distincte du " goodwill ".

Par exemple ?

Les actifs incorporels identifiables, selon IFRS 3, sont ceux liés à des contrats (licences, accords de franchise…), au marketing (marques, logo, titres de journaux…), aux clients (liste de clients, carnets de commande…), à des technologies (techniques brevetées, logiciels, recettes déposées…), aux métiers artistiques. Il est facile de resituer ces actifs dans la cartographie générale précédente en fonction de leur nature.

Néanmoins, cela laisse de côté les actifs immatériels crées (et non pas acquis) par l'entreprise comme les actifs immatériels non reconnus par les normes comptables. Mais la part de ces actifs non enregistrés au bilan est néanmoins valorisée par les marchés, ce qu'expriment les capitalisations boursières significativement supérieures aux capitaux propres comptables.

Peut-on malgré tout tenter de quantifier la part de ce capital immatériel dans la valeur de l'entreprise ?

Le capital immatériel prend un poids croissant, voire prépondérant, dans la valeur de l'entreprise : c'est devenu une réalité incontournable de marché, comme on vient de le constater dans les niveaux de transactions boursières.

Bien que le critère du PBR (Price Book Ratio, soit capitalisation boursière/capitaux propres) puisse apparaître comme imparfait pour mesurer le phénomène, acceptons de le considérer pour une première analyse globale par exemple des sociétés européennes.

Dans la plupart des cas, on constate un différentiel entre leur valeur de marché et leurs capitaux propres comptables dans tous les secteurs.

Y a-t-il des secteurs plus marqués que d'autres ?

Absolument. Sur la base du PBR moyen 2005 (Source Bloomberg), le secteur " oil & gaz " est à 2,66 (ce qui signifierait que le capital immatériel représenterait environ 60 % de la valeur totale) alors que le secteur " chemicals " s'élève à 4,17, " health care " à 5,52 ou " biotechnology " à 7,02 (soit presque 90 % de la valeur).

Ces écarts relatifs s'expliquent notamment par les enjeux stratégiques respectifs de ces secteurs et la combinaison spécifique des actifs immatériels mis en oeuvre par les sociétés pour y répondre. On comprend par exemple que les biotechnologies soient particulièrement marquées par le poids de la R&D et de l'innovation.

A noter qu'il existe des disparités au sein d'un même secteur, ce qui pourrait signifier que certaines entreprises ont davantage de talent pour capter une quote-part de la valeur de leur secteur. Toutefois, restons prudents avec cet outil de mesure. Il ne concerne que les sociétés cotées, et devrait être complété par des références de transactions d'entreprises non cotées.

L'écart analysé pourrait être retraité à la hausse des éléments déjà inscrits dans les actifs comptables ainsi que d'éventuels actifs complémentaires qui n'auraient pas été pris en compte dans la valeur de marché (du fait par exemple d'informations relatives aux actifs immatériels insuffisantes pour permettre aux investisseurs d'intégrer dans leur valorisation tout l'impact de ces gisements de valeur).

En tant que part significative de la valeur de l'entreprise, donc du patrimoine des actionnaires, et facteur de longévité sur le long terme, le capital immatériel ne devrait-il pas être partie intégrante de la stratégie de bonne gouvernance de la gestion et du contrôle de l'entreprise

Les missions de gestion du management pourrait s'élargir à l'identification des actifs immatériels au service de la stratégie, à l'intégration dans les process existants (ce qui d'ailleurs pourrait ne nécessiter que des investissements marginaux) d'une démarche de création ou d'acquisition, de développement, de mesure (par la mise en place d'un portefeuille d'indices), de sécurisation (risk management), de reporting sur ces actifs.

L'audit interne pourrait effectuer des interventions spécifiques au périmètre des actifs immatériels.

Et pourquoi pas, dans les grands groupes, la création d'une fonction de Directeur des actifs immatériels.

Côté missions de contrôle, le Conseil d'Administration qui débat de la stratégie et des opérations significatives affectant les fondamentaux économiques de la valeur de l'entreprise, ne devrait-il pas être impliqué sur le sujet de la stratégie du capital immatériel et de la communication financière et corporate vers les actionnaires, évidemment concernés par les déterminants essentiels de la valeur de l'entreprise dont ils sont propriétaires.

Nombre d'entreprises considèrent souffrir d'un " value gap " entre leur valeur économique et leur valeur de marché. Dès lors enrichir la communication financière en intégrant des informations spécifiques aux actifs immatériels (rapport de gestion, road show, réunion d'analyste, AG…) pour convaincre les investisseurs qu'ils sont porteurs d'un potentiel de valeur n'est-il pas un devoir vis à vis des actionnaires ?

Enfin, les acteurs de la bonne gouvernance ne se limitent pas au management, aux administrateurs et aux actionnaires.

Mettre en place une stratégie de capital humain ou se préoccuper du capital relationnel avec les parties prenantes (fournisseurs, clients, environnement…) pourrait ouvrir sur une dynamique de la valeur durable associant de façon convergente les intérêts des actionnaires et des " stakeholders " pour une responsabilité sociale bien comprise de l'entreprise. Interview réalisée par Easybourse - 2006

"L'Académie est une initiative de l'Ordre des Experts-Comptables"